Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Voici un article, repéré par Sylvie C. dans le journal "Le Monde" du 23 Novembre 2005, signé de Catherine Vincent et qui extrèmement intéressant.  
.
 
" Docteur, je voudrais changer de voix." Avocate au pénal, 47 ans, cheveux courts, tenue à la garçonne, la femme qui formule cette demande a une belle tonalité de fumeuse, très masculine. Le médecin examine ses cordes vocales, n'y détecte aucune lésion suspecte. Il refuse toute intervention chirurgicale.
 
Six mois plus tard, l'avocate revient le voir. En robe, les cheveux mi-longs, la voix claire et aiguë. "Elle avait été opérée des cordes vocales par un de mes collègues", relate le docteur Jean Abitbol, oto-rhino-laryngologiste et phoniatre (L'Odyssée de la voix, Laffont).
Est-elle satisfaite du résultat ? La réponse est terrible. "Quand je rêve, je rêve avec ma voix d'avant. Quand je plaide, je n'ai plus la verve, l'audace et la conviction que je me connaissais", regrette-t-elle. "Je ne me reconnais plus dans ma voix, je ne me reconnais plus dans ma peau"... On ne modifie pas impunément son timbre vocal, cette "couleur" de la voix qui nourrit des liens étroits avec la personnalité et le pouvoir de séduction.
 
Et pour cause ! De quel outil d'expression, de communication disposons-nous qui soit plus intime et plus révélateur que la voix ? Un outil que nous développons dès l'enfance, le plus souvent sans en avoir conscience. Qui se nourrit des voix qui nous entourent (à commencer par celle de la mère, reconnue par les bébés quasiment dès la naissance). Qui s'affirme dans notre prise de parole ou de chant... et qui, peu à peu, devient "notre" voix. Unique par son timbre et ses intonations, mais aussi éminemment variable au gré de nos états d'âme et de corps.
 
"Tout transparaît dans la voix : notre personnalité, notre état général (on sent, à la simple écoute de quelqu'un qu'on connaît bien, s'il est fatigué ou en forme), nos émotions...", résume le docteur Elisabeth Fresnel. Phoniatre et directrice du Laboratoire de la voix (Paris), un cabinet médical spécialisé dans l'examen et la rééducation de notre instrument vocal, elle sait combien celui-ci nous révèle. Sans forcément qu'on l'apprécie pour autant. Bien au contraire.
 
Quel homme, quelle femme ne s'est en effet senti mal à l'aise, un jour ou l'autre, à l'écoute de sa propre voix ? A cette difficulté à accepter ce son qui sort de nous-même, une raison simple : lorsqu'on l'entend de l'extérieur pour la première fois, on ne le reconnaît pas.
"Nous sommes les seuls à percevoir notre voix par deux modes, explique le docteur Fresnel. Un mode aérien (la voix sort de la bouche et revient à l'oreille) et un mode interne, osseux et vibratoire. D'où notre sentiment d'étrangeté quand notre voix, enregistrée au préalable, nous parvient par le seul mode aérien." Mais on peut aussi ne pas aimer sa voix du fait d'une mauvaise auto-écoute (on croit, à tort, avoir une voix grave, ou aiguë). Ou parce qu'elle évoque une autre idée de nous-mêmes que celle que nous souhaiterions donner.
 
LIVRER SES SECRETS

Pour ceux qui sont "mal dans leur voix", comme pour ceux qui y laissent percer leur anxiété ou leur trac au point de consulter, que faire ? D'abord, un bilan médical.
 
Depuis que Manuel Garcia, professeur de chant renommé, eut l'idée, au milieu du XIXe siècle, d'observer le larynx par un système de miroirs, depuis que furent présentées, en 1958, les premières images cinématographiques de cordes vocales, la voix n'a cessé de livrer ses secrets à la science. Caractérisée en termes acoustiques par trois paramètres — la hauteur, ou tonalité, l'intensité et le timbre —, elle peut désormais être évaluée, "mesurée" de façon objective.
 
Lorsqu'un phoniatre reçoit un patient se plaignant de sa voix, il lui est donc devenu facile, par simple endoscopie, de vérifier l'intégrité de son appareil vibratoire et de repérer si son malaise provient d'une fatigue, d'un forçage vocal ou d'un problème psychologique.
 
Une fois tout problème médical écarté, reste à établir, en fonction de la demande des patients, un programme d'"éducation" susceptible d'améliorer leurs performances. A cette jeune femme à la voix monotone, manquant d'assurance, on conseillera des exercices de respiration et des jeux de rôle. A cette autre à la voix très aiguë, devant occuper un poste de direction important, on apprendra à développer les graves et sa puissance vocale. Il en ira de même pour ce trentenaire à la voix d'enfant, dont la mue ne s'est pas effectuée correctement à l'adolescence (un phénomène relativement fréquent, aux causes essentiellement psychologiques).
 
"L'idée n'est pas de changer la voix des gens, mais de la mettre en adéquation avec ce qu'ils veulent en faire", précise Elisabeth Fresnel, dont l'équipe est composée de quatre orthophonistes, un kinésithérapeute respiratoire, deux psychologues... et un professeur de chant. Car le chant, tous les phoniatres le disent, est un formidable allié de la voix. Non seulement pour mieux la placer, mais aussi pour se découvrir soi-même.
 
"Pour faire passer un message — de séduction, de colère, de persuasion —, je compte tout autant sur l'inflexion que je donne à mes mots que sur les mots eux-mêmes", affirme Isabelle Herrero, mezzo-soprano et professeur de chant.
 
UN TRAVAIL DE LONGUE HALEINE

Au-delà du bien-être immédiat que procure le fait de vocaliser, elle sait combien le chant aide à "trouver" sa voix, à mieux l'accepter et à en jouer dans la vie de tous les jours. Un travail de longue haleine, qui trébuche souvent sur l'obstacle de l'adolescence (retenue, volontiers inaudible, la voix reflète alors toutes les difficultés identitaires qui caractérisent ce moment de la vie), mais qui, à mesure que l'on avance sur son chemin d'adulte, se fait plus facile.
.
Etre bien dans sa voix comme on est bien dans sa peau, c'est progressivement la laisser s'exprimer, moduler. En un mot : s'épanouir. "
 
 
Tag(s) : #Au fil des jours
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :